À Oatman, en Arizona, les embouteillages ont quatre pattes. Les ânes qui déambulent dans la rue principale descendent de ceux que les mineurs ont relâchés à la fermeture des mines d’or, et ils ont gardé l’habitude de venir réclamer leur ration aux visiteurs. On en repart par l’une des portions les plus étroites et les plus sinueuses de toute la Route 66, et c’est souvent là, après deux jours de désert, que la traversée prend son caractère.
Sur une douzaine de jours de route entre Los Angeles et Chicago, impossible de tout voir. Il faut décider où l’on s’arrête longtemps, où l’on passe sans ralentir, et ce qui mérite d’être atteint à une heure précise. Les arrêts retenus ici, d’ouest en est, valent qu’on leur consacre du temps parce que chacun raconte un pan différent de l’histoire de la route. Avant Oatman, le désert californien en a déjà offert quelques-uns, comme le Bagdad Café de Newberry Springs, rendu célèbre par le film de Percy Adlon en 1987, ou l’enseigne de Roy’s, à Amboy, plantée au milieu de nulle part.
Sitgreaves Pass, la montée qui justifie à elle seule le détour
Sitôt sortie d’Oatman en direction de Kingman, l’ancienne route franchit les Black Mountains par Sitgreaves Pass, à environ 1 080 mètres d’altitude. Les lacets sont serrés, souvent dépourvus de glissière, le revêtement inégal. C’est justement pour éviter cette montée que la Route 66 a été déviée au début des années 1950 sur un tracé plus direct, ce qui a contribué à figer Oatman dans son décor de ville minière.
À moto, cette portion se prend calmement, sur les rapports courts dans les épingles, en gardant à l’esprit qu’un âne peut se trouver au milieu de la chaussée au sortir d’un virage. Le village lui-même assume son côté touristique, avec ses façades de bois et ses boutiques de souvenirs. Depuis le col, en revanche, le panorama s’ouvre largement sur les Black Mountains et le désert en contrebas.
Seligman, ou comment une ville contournée a choisi de survivre
De Kingman à Seligman, la Route 66 retrouve une continuité rare : c’est l’un des plus longs tronçons de l’ancienne route que l’on peut suivre d’une traite, loin de l’Interstate. On s’arrête au magasin général de Hackberry, ancienne station-service devenue boutique-musée, puis l’on roule longtemps à côté de la voie ferrée, où passent des trains de marchandises interminables.
Seligman tient en quelques rues. C’est ici qu’Angel Delgadillo, le barbier de la ville, a lancé en 1987 le mouvement de sauvegarde de la route. Le village vit aujourd’hui de cette mémoire, avec ses enseignes repeintes, ses voitures anciennes garées devant les vitrines et ses snacks à l’humour potache. On peut trouver l’ensemble un peu chargé. Il montre pourtant mieux que n’importe quel musée ce qu’a été le choix d’une ville privée de son trafic : miser sur les visiteurs plutôt que de disparaître.
Entre Flagstaff et Gallup, le paysage reprend la main
Passé Flagstaff, ce sont les paysages qui retiennent, même si les petites villes ont gardé leurs curiosités. Meteor Crater, cratère d’impact de plus d’un kilomètre de diamètre, se découvre depuis des plateformes aménagées sur son rebord. À Winslow, un coin de rue aménagé, statue comprise, rend hommage à un vers de la chanson Take It Easy des Eagles, qui cite la ville. À Holbrook, le Wigwam Motel et ses chambres en forme de tipis rappellent que la route fut aussi un concours d’architecture publicitaire. Un peu plus à l’est, le parc national de Petrified Forest a une particularité : c’est le seul parc national américain qui abrite un tronçon de la Route 66. Sa route intérieure serpente entre les troncs fossilisés et les collines striées du Painted Desert, dont les teintes changent avec la lumière ; la fin d’après-midi leur réussit particulièrement.
Tucumcari, une étape à vivre une fois la nuit tombée
Tucumcari, au Nouveau-Mexique, se découvre à la lumière artificielle. Pendant des décennies, la ville a vécu des motels alignés le long de la route, et beaucoup de leurs enseignes au néon ont été restaurées. Celle du Blue Swallow Motel, avec son hirondelle bleue, compte parmi les plus célèbres de la route. De jour, la traversée paraît un peu vide, entre fresques murales et bâtiments fermés. À la nuit tombée, elle retrouve l’allure des cartes postales d’autrefois.
Pour en profiter, arrivez avant le coucher du soleil, garez la moto et faites la traversée à pied une fois les enseignes allumées. Le moment où le ciel est encore bleu sombre et les néons déjà allumés ne dure guère, et c’est celui des meilleures photos.
Cadillac Ranch et le Panhandle, l’art au bord de l’autoroute
À l’ouest d’Amarillo, dix Cadillac plantées nez dans la terre au milieu d’un champ forment l’arrêt le plus déroutant de la traversée. L’installation date de 1974. Elle a été conçue par le collectif d’artistes Ant Farm pour un homme d’affaires d’Amarillo, Stanley Marsh 3. Les carrosseries disparaissent sous des couches de peinture successives, car chacun est libre d’y laisser sa trace à la bombe. Prévoyez des chaussures qui ne craignent rien : après une averse, le champ se change en bourbier.
Plus à l’est, deux haltes complètent ce tronçon texan. À Groom, le château d’eau penché de Britten a été incliné volontairement pour attirer l’œil des automobilistes vers une station-service. À Shamrock, le U-Drop Inn, station-service et café de style Art déco, est l’un des plus beaux bâtiments de toute la route. Ces arrêts figurent sur bien des itinéraires organisés, y compris ceux qui permettent de traverser la Route 66 à moto pour un budget maîtrisé, à l’image du circuit de quinze jours de Wild Travelers, qui fait étape à Tucumcari et à Amarillo.
Sur une étape de 300 kilomètres, ce n’est presque jamais la distance qui fait déborder la journée, mais une heure de plus à Oatman ou au Cadillac Ranch. Gardez une marge d’une heure par jour dans votre programme, et choisissez dès le départ les deux ou trois haltes que vous refuserez d’écourter.
